Tout ce que je puis dire dans la langue des gestes,
cest que peu de parlants, encore aujourdhui, savent précisément
en quoi elle consiste et quel est son génie particulier. Loin
dêtre aussi compliquée dans lexpression de
la pensée quon se limagine communément, elle
ne se compose que dun petit nombre déléments
constitutifs, combinés à linfini, et animés,
vivifiés par le jeu de la physionomie ».
(Ferdinand BERTHIER)
1/ La L.S.F. est une langue.
La L.S.F. est une langue, comme lAnglais ou le Chinois, avec sa
propre grammaire et sa propre syntaxe. Une langue nest pas inventée
par quelquun, elle nest pas née un beau jour
Elle se forme toute seule, avec le temps, dans une communauté
humaine, parce que les membres de cette communauté ont un besoin
fondamental de communiquer entre eux. Lhistoire de la communauté
et lhistoire de la langue sont inséparables. Cest
lhistoire dune langue minoritaire, parfois acceptée
par la communauté majoritaire des entendants au sein de laquelle
elle vit, mais souvent aussi ignorée par elle, sinon même
interdite et persécutée.
Une langue comporte des variations régionales (dialectes) mais
aussi des niveaux de langage différents en fonction des types
de situations vécues, tels que le langage courant, le langage
officiel, le langage écrit, pratique, les jargons, largot
2/ Bref historique
2.1 Jusquau milieu du XVIIIème siècle, à
la suite de quelques précurseurs, des sourds ont pu être
éduqués avec succès. On a découvert quils
sont intelligents et quils peuvent apprendre un langage pour exprimer
leur pensée ! Mais il nest pas question que ce langage
puisse être autre que la langue orale des enseignants qui les
éduquent. Certains pensent toutefois quil serait utile
dapprendre les « gestes naturels » des sourds et lusage
quon pourrait en faire.
2.2 Cest labbé Michel de LEPEE (1712-1789)
qui exprime une idée nouvelle : les gestes pourraient exprimer
la pensée humaine autant quune langue orale. Il crée
chez lui une petite école et il y développe un système
quil appelle « signes méthodiques », les mêmes
que ceux utilisés par les sourds entre eux. Les signes méthodiques
étaient une méthode efficace de dictée visuelle,
mais en aucune manière une langue. Ceux-ci ont été
créés artificiellement. Il était vain de vouloir
enseigner quoi que ce soit aux sourds, sans tenir compte de leur identité
culturelle, cest-à-dire sans passer par la langue naturelle
qui lexprime. Il a réussi à imposer à lopinion
lidée que les sourds sont des hommes comme les autres.
BEBIAN (1749-1834) propose une éducation véritablement
bilingue. Il soutient et prouve que, pour lenseignement des sourds,
le recours à la langue des signes est irremplaçable.
La reconnaissance de la langue des signes comme langue denseignement
a entraîné la reconnaissance de la communauté des
sourds comme telle, et celle de la langue des signes comme langue de
cette communauté.
2.3 Le milieu du XIXème siècle va être lépoque
dun formidable développement du « mouvement sourd
» en France. Création de nombreuses associations. Ferdinand
BERTHIER, professeur sourd, est le « mobilisateur » de la
communauté sourde.
2.4 Querelle des oralistes et des gestualistes.
Pendant toute cette période de développement de la communauté
des sourds, les querelles continuèrent entre, dun côté,
les éducateurs qui font appel à un enseignement gestuel
lié à la culture et à la communauté des
sourds, et, de lautre ceux qui lexcluaient pour concentrer
tous leurs efforts sur lenseignement de la parole.
Plusieurs raisons vont faire que les oralistes vont lemporter
: la majorité denseignants entendants, linstruction
obligatoire de Jules FERRY qui appelle luniformisation des méthodes
déducation et létouffement des langues minoritaires,
le progrès technique qui apporte aux sourds, avec le début
de lappareillage, lespoir de rejoindre en toutes choses
le monde des entendants.
Lusage des signes est supprimé peu à peu en France.
Paris et Lyon restent les derniers bastions de léducation
gestuelle en France. Le Congrès de MILAN, en 1878, est laboutissement
final dune évolution, après des années de
conflits : « LA METHODE ORALE PURE DOIT ETRE PREFEREE »
Le retour à loralisme pur est dans la logique des prétentions
du XIXème siècle de fondre les sourds dans la société
des entendants. Le XXème siècle en a ajouté dautres
: la révolution et la miniaturisation des prothèses, la
chirurgie, lorthophonie, veulent faire croire que la rééducation
de la parole dont on parle aujourdhui pourra obtenir de meilleurs
résultats que léducation dont on parlait alors.
Cest la confusion entre la « déficience » dont
il appartient à la science de venir à bout si elle le
peut, et la « différence » constituée par
son originalité culturelle et sociolinguistique dont tout mode
déducation devrait tenir compte.
Linterdiction de la langue des signes a été prononcée
et appliquée dans les écoles.
2.5 La secousse de Mai 1968 a éveillé une sensibilité
nouvelle à la diversité des cultures en France et rendu
leur droit de parole aux minorités linguistiques (bretonnes,
basques, occitane
). Le droit à la différence est
invoqué, aboutissant à la prise de conscience collective
dans ces dix dernières années de la langue des signes
comme source et instrument de la culture sourde (Congrès de Paris
1971).
Des expériences bilingues sont tentées dans quelques institutions,
écoles et centres déducation précoce. Le
temps séloigne où on ne voulait plus entendre parler
de gestes
3/ Fonctionnement de la L.S.F.
Comment se sert-on de la L.S.F. pour exprimer ce quon a à
dire ? De même que les entendants ne sexpriment pas oralement
au hasard, les sourds qui sexpriment en L.S.F. nutilisent
pas des gestes au hasard. Les sourds, comme les entendants, obéissent,
chacun pour leur propre langue, à un ensemble de règles
quon appelle grammaire. Pour la L.S.F., la grammaire règle
: la formation des signes, la conception des phrases gestuelles. Cette
grammaire gouverne lusage du corps : comment les mains et les
bras bougent dans lespace et quelles expressions du visage et
mouvements de tête et dépaules les accompagnent
Lapprentissage de la L.S.F. par les entendants qui lapprennent
comme une seconde langue sera aussi difficile que lapprentissage
de toute autre langue étrangère. Pour la L.S.F., les enfants
auront aussi à shabituer à la modalité corporelle
et visuelle. Pour parler une langue, il faut fréquenter les gens
qui la parlent et la pratiquer avec eux pour devenir familier de son
fonctionnement.
Chaque signe est construit par la combinaison de cinq éléments
ou paramètres qui se font tous en même temps (à
la différence des phonèmes, voyelles et consonnes, en
langue parlée, qui se suivent lun après lautre).
1 La configuration (la forme de la main : 35 formes environ)
2 Lorientation (de la main et des bras)
3 Lemplacement (lendroit où le signe se fait
; sur le corps une quinzaine ; dans lespace, trois endroits principaux)
4 Le mouvement (de la main ou des bras)
5 Lexpression du visage
Ce sont les éléments de base de la grammaire de la L.S.F.
Les signes construits avec ces paramètres vont senchaîner
pour faire des phrases gestuelles.
Dans la formation dun signe, la combinaison des paramètres
ou éléments est simultanée (tous en même
temps) alors quavec la voix, lenchaînement des sons
est linéaire (lun après lautre) puisquon
ne peut faire quun son à la fois.
La voix a donc le désavantage de ne pouvoir émettre plusieurs
sons en même temps, mais lavantage de les faire très
vite lun après lautre. De son côté la
langue gestuelle, dont les mouvements sont plus longs à faire
que les sons à émettre, à lavantage doffrir
une très grande variété dexpressions simultanées.
Pour ces raisons, une proposition entière en L.S.F. ne prend,
en moyenne, ni plus ni moins de temps à signer quune proposition
en français pour être entendu. La L.S.F. par la simultanéité
et les petits changements des paramètres va concentrer plus dinformations
dans un seul signe que ne le peuvent les organes vocaux dans un seul
mot.
Texte extrait du guide d'information "Notre enfant n'entend pas"
édité par l'Association angevine de parents d'enfants
déficients auditifs" AAPEDA - Angers 11/1987.
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